Aux origines du tastevin

Publié le 9 Novembre 2017

Vigneron au tastevin (photo libre de droit)

Vigneron au tastevin (photo libre de droit)

N’en déplaise à nos amis bourguignons le vocable "tastevin" n’a pas pris naissance dans leur province. C’est originellement un nom de famille surtout porté dans l'actuel département de l’Ardèche. En effet, dès 1464, dans la paroisse de Balazuc, trois familles étaient dénommées Tastavin ou Tastavi. Cette qualification est nécessairement liée à un goûteur de vin, professionnel ou pas. Ces deux possibilités sont concevables puisque les courtiers-gourmets-piqueurs de vin de Paris furent organisés en corporation par une ordonnance de Charles IV le Bel du 12 mars 1322 et que le Robert historique signale l'emploi du mot en 1450 avec le sens d'ivrogne. Les noms liés à la vigne et au vin, même s’ils ne sont pas légion sont connus à l’exemple des noms de famille : Vigneron, Plantevin, Poudevigne (tailleur de vigne en langue d’oc), etc. Enfin, il est à souligner qu'un hameau de l'Ardèche s'appelle Tastevin (commune de Malarce-sur-la-Thines), Ce hameau, pendant la Résistance, fut le refuge de jeunes maquisards venus du camp de la Fournache à Rochebrune (Drôme), ils y furent fusillés le 4 août 1943.

Confrérie de Loupiac (photo libre de droit)

Confrérie de Loupiac (photo libre de droit)

Une tasse en argent ou en buis

Le tastevin, aussi appelé tasse de dégustation ou tâte-vin, est l'antique tasse à vin du vigneron. Elle est offerte au baptême de l'enfant. Il semble que son usage courant remonte aux XVe et XVIe siècles. Au XVIIe siècle, il souvent en argent massif, ce qui permet lors d’une dégustation d'examiner un vin, de le mirer, de le sentir et de le goûter. Cette tasse est plate et à bords godronnés, pour mieux réfléchir les qualités et les défauts du vin. On verse un peu de vin, on le fait tourner pour l'oxygéner, on regarde les reflets de la couleur, on sent puis on goûte du bout des lèvres. Historiquement, c'est surtout le négociant local qui s'en servait pour goûter les vins proposés dans les foires par les vignerons.

Mais il en existe en d’autres matières à l’exemple de ce tastevin auvergnat en buis monoxyle. Son pourtour est entièrement gravé à petits traits. On y reconnait un cheval, un oiseau, trois ostensoirs et deux soleils. Les lignes de ces gravures sont doublées et cernées par des franges (plumes ou cils). Sur l’anse se trouvent quatre cercles, des initiales FB et une date 1736. Il est à souligner que la représentation de trois ostensoirs et des deux soleils est connue mais généralement encadrée par deux anges sensé adorer le Saint-Sacrement. Ce qui pose la question du pourquoi de la présence d’un équidé et d’un volatile sur cet ustentile.

Malgré de grands millésimes (1929, 1933, 1934) la Bourgogne traverse au début des années trente une grave crise économique. Le vin ne sort pas des caves et l'argent n'y rentre pas. La Confrérie des Chevaliers du Tastevin apparaît alors comme "un rayon de soleil dans la nuit des caves"; son acte de naissance est signé le 16 novembre 1934 dans le "Caveau Nuiton" de Nuits-Saint-Georges.

Les Bordelais ont aussi une tasse destinée à la dégustation des vins appelée tasse bordelaise. C’est un tronc de cône très ouvert et uni avec un fond hémisphérique convexe. Les Bordelais expliquent que leur tasse à vin est le seul tastevin parce que, sans anse, d’ailleurs il ressemble beaucoup à une coupelle de même grandeur et de même forme que celle de l’Antiquité et qui figure aujourd’hui sur le logo international signalant les pharmacies.

Tastevin taillé dans du buis origine Auvergne (photo libre de droit)

Tastevin taillé dans du buis origine Auvergne (photo libre de droit)

Avantages et inconvénients

Il faut d’abord rappeler comment il était utilisé pour déguster le vin. « La tasse étant à moitié pleine, solidement tenue, le pouce serré sur la poucette, il cherche déjà l’éclairage le plus favorable pour ses observations, puis, inclinant, par un mouvement ménagé du poignet, la tasse de gauche à droite puis de droite à gauche et vice –versa, il fait passer son vin alternativement des stries aux cupulettes, le « fardant » et le « défardant » tour à tour, ce qui lui permet, en définitive, de se faire une opinion moyenne sur l’intensité de la « robe » et sur la limpidité du liquide. Le côté cupulette (que l’on nomme aussi les boules) qui ne « farde » jamais le vin est appelé « côté acheteur » alors que le côté strie (appelé aussi les virgules) qui l’avantage toujours est le « côté vendeur ». Quand à « l’ampoule », elle a son utilité : elle réduit, par le volume qu’elle occupe dans la tasse, la quantité de vin nécessaire pour faire un examen, ce qui est intéressant lorsqu’on déguste sur échantillons réduits par exemple. Les boules et les virgules sur les côtés et le fond servent à brusquer le vin afin de voir son évolution ».

À l’évidence, le tastevin ne semble pas très pratique pour l'analyse visuelle du vin même si les creux et bosses accentuent les reflets de la lumière, grâce à sa forme et son fond bombé, son pourtour doté de reliefs et des creux appelés stries et cupulettes, et enfin grâce à sa composition en métal. Bien entendu, un verre est beaucoup plus pratique à utiliser en règle générale.

Le tastevin présente-t-il quelques avantages incontestables face au verre ? Certains avancent qu’il reflètait beaucoup mieux la lumière dans les caves mal éclairées, et que par là, il était indispensable. C’était sans doute vrai. De plus, étant en argent, il permettait aux vignerons de mieux apprécier la robe (couleur) d'un vin à la lueur d'une chandelle, dans les caves obscures du temps jadis. Admettons…

Personne ne peut contester qu’il soit plus pratique à transporter soit dans la poche ou autour du cou. Et qu’enfin il soit plus solide qu’un verre à pied. Mais il est d’un entretien assez difficile, souvent terni ce qui, de ce fait, rendent flous sinon difficiles à voir les phénomènes de réflexion dus aux cupulettes. On reproche, encore, à la tasse de présenter le vin à l’air sur une surface trop étendue pour son volume ce qui fait plus que nuire à l’olfaction des arômes.

Ce qui fait que cette petite tasse d'argent est devenue désuète d’autant que tous les vignerons et professionnels possèdent des verres à déguster – le verre INAO, infiniment plus adapté pour mirer et déguster le vin - dans les caves toutes munies de l'électricité de nos jours ! De plus, le verre mis au point par les experts français de l’INAO est le seul admis dans tous les concours de dégustation tant en France qu’à l’étranger.

Actuellement, seuls quelques professionnels les emploient. Le tastevin reste encore ponctuellement en usage dans la Loire ou en Bourgogne, et ailleurs il est devenu un des symboles de la viticulture et des confréries bachiques

Il existe en France, aujourd’hui plus d’une centaine de confréries bacchiques, dont près d’une vingtaine arbore pour insigne le tastevin. Ce n’est pas pour cela qu’il sert à déguster. Pour ces œnophiles, il est et restera l’emblème folklorique de la civilisation du vin.

Hameau de Tastevin  (Ardèche), Malarce-sur-la-Thines (ex-Thines), à la mémoire des six maquisards du camp de la Fournache à Rochebrune (Drôme), morts le 4 août 1943. (photo libre de droit)

Hameau de Tastevin (Ardèche), Malarce-sur-la-Thines (ex-Thines), à la mémoire des six maquisards du camp de la Fournache à Rochebrune (Drôme), morts le 4 août 1943. (photo libre de droit)

Rédigé par Michel Reyne

Publié dans #Vins de France, #Divers, #Patrimoine

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